Gô Mécanique! - Le documentaire

Écrit et réalisé par Nadège BATOU

Résumé

À Abidjan, Jeanine, Esther et Ange se battent quotidiennement pour vivre de leur métier. Elles sont mécaniciennes... Ensemble, fortes de leurs expériences individuelles, elles ont décidé de créer leur propre garage pour se sortir de cette précarité, valoriser leurs compétences et viser un meilleur avenir. Avec l’appui de leurs familles, de leurs amis et d’un incubateur local d’entreprises à vocation sociale, elles doivent maintenant développer leur projet et trouver le financement nécessaire pour réaliser leur rêve. Et moi, à chaque fois que je le peux, je les accompagne avec ma caméra. Mais parviendront-elles à dépasser leurs propres doutes, à surmonter leurs difficultés personnelles et à se faire confiance pour collaborer efficacement dans l’atteinte de ce but ? Ou dans cette société patriarcale où elles vivent et ce milieu presque exclusivement masculin où elles travaillent, devront- elles admettre que l’entreprise est trop difficile, avec le risque de se retrouver encore plus isolées et vulnérables en cas d’échec ?

Ce film témoignera de notre rencontre et, comme d’un périple, de l’aventure de la création de ce garage de femmes à Abidjan. Et pour cela, nous allons provoquer dans nos vies une suite d’évènements et de situations qui nous aideront toutes à aller de l’avant et à dépasser nos limites ensemble.


Genêse

En janvier 2016, on me demande de tourner les profils de trois mécaniciennes africaines en Côte d’Ivoire, des profils qui doivent accompagner une série TV dont l’action se situera justement dans un garage de femmes à Abidjan. D’une part, elles sont aussi passionnées de leur métier que je peux l’être du mien, et je m’intéresse à ce que ça signifie de choisir un métier manuel, avec ces compétences qui font intervenir à la fois des aptitudes physiques et cognitives, et « l’expérience de ceux qui s’emploient à fabriquer ou réparer des objets » Je suis fascinée par ce savoir-faire manuel, le rapport qu’il permet d’entretenir avec le monde matériel, et parallèlement avec la société où elles l’exercent, capable de leur apporter à la fois sécurité et dignité. mécaniciennes se connaissent, elles ont toutes travaillé dans le même garage, bien qu’à des moments différents, et gardent des liens professionnels, même si elles ne se voient pas très souvent. C’est important pour elles car chacune se sent quand même isolée dans son métier. À travers nos rencontres et nos discussions, il est donc question de cet isolement, et inévitablement, s’exprime cette envie, ce désir un peu fou, ce rêve d’un garage de femmes où elles pourraient travailler ensemble et s’entraider... Normalement, ça semble inatteignable...

Mais si je suis là, en 2016, c’est dans le cadre d’un projet de série sur un garage de femmes, lui- même inspiré de garages de mécaniciennes qui existent déjà à Dakar, ou à Lagos. Et comme je leur en parle, je sens qu’elles commencent à se dire : Et pourquoi pas nous ? Et pourquoi pas ici, maintenant, à Abidjan ? Et pourquoi pas en effet ?

Portrait de nos trois mécaniciennes


Esther LOHOUN - 42 ans

Mécanique générale, travaille dans la rue. Mariée et mère de deux enfants (19 et 16 ans).Grand-mère d’un petit-fils de 2 ans. Vit à Yopougon, Abidjan. Mécanicienne depuis 18 ans. Formation par apprentissage

« À travers la mécanique, j’ai voulu réaliser le rêve de ma mère, Hélène ». Petite, Hélène est fascinée par tout ce qui est mécanique. Que ce soit une voiture ou une pompe à eau, elle veut pouvoir un jour démonter et réparer ces machines magiques ! Mariée à 14 ans, elle doit cependant abandonner l’école et se consacrer à la fondation d’une famille... Mais un jour son mari part « se chercher » aux Etats-Unis et ne revient plus.

Sans nouvelles, Hélène reste seule pour élever Esther, qui a 7 ans, et ses neuf frères et sœurs. Mais malgré la dureté de sa vie, elle garde en elle le souvenir de ce rêve jamais réalisé, celui de devenir mécanicienne. Aussi, lorsque Esther se retrouve elle-même enceinte à quinze ans, abandonnée par le géniteur, seule sa mère la soutient. Jusqu’à donner elle-même le sein à sa petite-fille. Et craignant de voir sa fille emprunter une vie d’échecs, elle pousse Esther à apprendre ce métier dont elle-même avait rêvé.

Les débuts sont très difficiles. La jeune Esther n’aime pas se lever tôt. La dureté du travail la rebute. Souvent, elle ne se présente pas au travail, elle se cache, en espérant même qu’on la renvoie. Mais le patron appelle Hélène et celle-ci finit toujours par la retrouver et la ramener au garage. Sa persévérance paie et procure à Esther ce métier qu’elle exerce depuis bientôt 20 ans...

En ayant alterné souvent entre des emplois « stables » et le milieu informel... Et des difficultés inattendues : « Souvent, les clients qui doutaient le plus de moi étaient des femmes ! » Finalement un choix qui commence peut-être à peser lourd sur ses épaules de la fille toujours reconnaissante envers celle qui lui a donné la vie : « J’ai déjà été tentée d’abandonner, mais c’est ma mère qui m’a dissuadée ».On sent chez Esther un caractère confiant et volontaire. D’une stature imposante, elle se décrit elle- même comme une « femme battante » et entretient cette image aux yeux du monde... comme un hommage constant à sa mère.

Le fait que je la filme ne l’impressionne donc pas tant que ça et on sent même qu’elle se met un peu en scène comme si elle voulait deviner mes besoins... Mais avec sa maman, Esther redevient une petite fille respectueuse d’une grande douceur, héritage sûrement de la dette considérable qu’elle a envers celle qui l’a toujours soutenue et encouragée. À 42 ans, maintenant grand-mère et confortablement mariée, elle doit se demander si elle veut toujours s’engager dans ce combat difficile et de retourner sous les voitures avec ses consœurs...

Surtout que les voitures maintenant sont bourrées de pièces électroniques et qu’elle pressent peut- être les limites de ses compétences acquises sur le tas... Après avoir réalisé le rêve de sa mère, serait-il venu le temps pour Esther de trouver le sien ?


Ange KONAN - 25 ans

Spécialité : Électricité-électronique. 25 ans, en couple. Vit à Cocody, Abidjan. Réceptionniste chez Tata Motors. Diplômée du CPMA. Centre de Perfectionnement aux Métiers de l’Automobile)

Faire la mécanique-auto c’est poursuivre l’héritage familial. Mais ce n’est pas facile !» Ange est née au milieu des voitures. Son grand-père paternel a possédé un garage prestigieux qui a toujours pignon sur rue à Yamoussoukro. Son père et ses oncles ont tous suivi dans ses traces. Elle surprend pourtant en choisissant de poursuivre ses études à Abidjan en électricité-auto dans un centre professionnel (CPMA), devenant ainsi la première femme de la famille à répondre à cette vocation. Même sa meilleure amie, Alexandra, ne comprend pas. sein de cette famille.

Qu’est devenue la Ange qui rêvait comme elle d’être une fille « chic » travaillant dans une banque et faisant un bon mariage ? « Quand Ange m’a annoncé qu’elle voulait faire électricité auto, j’ai pensé qu’elle avait perdu la tête. Et quand je la voyais plus tard avec ses habits et ses chaussures bizarres, je lui demandais de ne pas marcher dans la rue à côté de moi ».

Mais Ange tient à exister par elle-même. Consciente d’être assez mignonne, elle porte le poids de cette image qu’on lui a toujours renvoyée. Trop longtemps, elle a joué le rôle qui lui était assigné dans le clan patriarcal qu’a fondé son grand-père. Aujourd’hui, elle veut s’affirmer, faire ses preuves sur leur propre terrain, la mécanique, pour revenir forcer leur respect et trouver sa véritable place au sein de cette famille ? Il arrive cependant que cette représentation d’elle-même la fasse parfois douter, au risque de la rattraper... Présentement réceptionniste chez TATA Motors, elle a un salaire mensuel fixe mais dérisoire qui lui garantit une relative autonomie. elle.

Sans contrat de travail, c’est son petit copain qui contribue à payer son loyer... « Après plus d’une année de stage dans un grand garage, partout où j’ai postulé, on ne m’a proposé que l’accueil. C’est ce que je fais pour vivre en attendant de repartir à l’atelier » ne cesse-t-elle de me répéter. « Au moins ici je ne suis pas loin des voitures » se console-t-

Mais elle éprouve parfois de la difficulté à aller au bout de ses efforts et se frustre facilement quand ça ne va pas dans son sens, partagée entre le risque de se lancer dans cet "utopique garage de femmes" ou la sécurité de son emploi mal rémunéré. Avec la crainte d’oublier le métier et de laisser tomber son rêve de mécanicienne pour se contenter peu à peu de sa situation... D’autant plus qu’elle ne peut plus compter sur le soutien de sa mère après la mort récente de celle-ci... « Elle était mon baobab ». Aussi elle s’appuie beaucoup sur Esther, la grande sœur qu’elle n’a jamais eue.

Préoccupée par un désir de singularité à l’ère des réseaux sociaux, elle tire un grand succès auprès de ses amis et de sa famille avec la diffusion de son profil. Ange se saisit de ma caméra comme d’un faire-valoir. Mais du même coup, elle se retrouve aussi comme obligée d’aller au bout de cette aventure. Entre autres à cause des attentes qu’elle a maintenant suscitées chez son grand-père...


Jeanine DABIRÉ - 32 ans

Spécialité : Climatisation. 32 ans, célibataire, Mère d’une fille de 8 ans (Ariane). Vit à Adjamé, Abidjan. Opère sa propre petite entreprise Jeanine Clim-Auto. Mécanicienne depuis 12 ans Formation par apprentissage

"Après le décès de ma maman, je devais m’en sortir seule". Orpheline à 14 ans, Jeanine est recueillie par la meilleure amie de sa mère, Matogoma, qui la prend sous son aile, l’éduque et la soutient autant qu’elle peut. Mais à cause de cet acte de naissance que son père ne lui fera jamais parvenir du Burkina Faso, Jeanine est contrainte d’abandonner ses études en CE2 et de vendre sur la rue pour gagner son pain.

Elle comprend très vite que ces petits commerces ne lui garantiront jamais une véritable autonomie. Aussi décide-t-elle d’apprendre un métier, et choisit la mécanique, un milieu d’hommes où elle ne sera pas jugée ou moquée pour ses carences scolaires. À force d’insistance et de travail acharné, elle se spécialise en climatisation où son sérieux et son professionnalisme sont remarqués par ses employeurs.

Lorsqu’elle se retrouve elle aussi fille-mère, son choix prend toute son importance car il lui permet d’espérer que sa fille Ariane ait une meilleure vie qu’elle... Elle quitte son emploi, crée son propre petit garage « Jeanine Clim-Auto » et développe une clientèle fidèle qui lui permet de s’agrandir peu à peu.

Jeanine tire finalement le plus d’avantages de la présence de ma caméra aussi bien dans son travail, que dans sa famille et son quartier : « Depuis que tu me filmes Ariane veut aussi faire la mécanique-auto, mais moi je veux qu’elle fasse plus que moi ». La diffusion de son profil web lui a fait vivre un moment incroyable : des nouvelles soudaines d’un père qui ne lui avait plus donné signe de vie depuis son adolescence.

Mais pour le moment elle ne sait comment accueillir cet évènement car elle est partagée entre la colère qu’elle éprouve toujours et la fierté d’avoir attiré l’attention de cet homme qui l’avait abandonnée à son sort. Ce projet commun de film et de garage de femmes la valorise et lui donne encore plus confiance en elle. Mais elle est aussi celle qui a le plus à perdre maintenant dans l’éventualité où chacune ne s’investirait peut-être pas autant qu’elle...

« Même s’il faut que je travaille avec Ange et Esther dans ce garage de femmes, j’aimerais garder celui que j’ai déjà ». Pour elle donc si un garage de femmes doit exister, il se dessine peut-être sous les traits de « Jeanine Clim-Auto », cette petite entreprise où elle emploie déjà trois jeunes apprentis...

Bio de la Réalisatrice


Qui suis-je ?

Je suis une réalisatrice de films dynamiques et engagés, disposant de plusieurs années d’expérience dans la réalisation de courts- métrages et d’une sitcom, présentement en tournage de mon premier long-documentaire. Apte à travailler en équipe, à gérer le stress et la fatigue, faisant preuve à la fois d’un fort esprit critique et d’autodérision, je suis une artiste dans l’âme, possédant une culture cinématographique variée et des compétences techniques audiovisuelles confirmées.

AFRICAINES GARAGE : le Making of!

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